Flaubert dans la ville

1. Musée Flaubert et d’histoire de la médecine et ancien Hôtel-Dieu

L’ESSENTIEL

Le regard contemporain des artistes

« Rencontres urbaines », Gaspard Lieb

Collages de dessins accompagnés de citations créant une exposition à même les murs.

« Masque protecteur d’humeurs », Jennifer MacKay

Entrée du musée encadrée de deux masques en lin, imperméabilisés, reliés par des fils cernés de laine rouge.

« Flaubert en ses couleurs », Hastaire

Portraits de Caroline et d’Achille-Cléophas, les parents de Flaubert, impressions sur bâche, infographies retouchées. Installation dans les vitrines du Musée (dimensions : 2 x 115 x 175 cm).

La pérennité du patrimoine

Du côté de la réalité

Nommé chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen en 1818, Achille Cléophas Flaubert occupe, dès cette date, le logement de fonction réservé au titulaire de ce poste, un pavillon dans l’aile est du bâtiment, au no 17 de la rue de Lecat (actuel no 51), devenu depuis le Musée Flaubert et d’histoire de la médecine. C’est ici que le 12 décembre 1821 naît Gustave Flaubert.
http://www3.chu-rouen.fr/Internet/connaitreCHU/culture/musee_flaubert/presentation/collections/maison)
 
http://flaubert.univ-rouen.fr/biographie/hotel_dieu/index.html

Du côté de la fiction

L’enfance à l’Hôtel-Dieu inspirera plusieurs pages de Madame Bovary comme celles qui mettent en scène l’opération du pied-bot (IIe partie, chapitre 11) ou l’empoisonnement et l’agonie d’Emma (IIIe partie, chapitre 8).

EN SAVOIR PLUS

DocExplore : un accès différent aux manuscrits de Flaubert
Les manuscrits originaux de Flaubert sont conservés dans les fonds anciens de la bibliothèque municipale de Rouen, précieusement mis à l’abri de l’air et de la lumière. Leur numérisation a permis de les rapprocher du public, et DocExplore, le logiciel libre développé à l’Université de Rouen, en permet un accès remarquable et spectaculaire, en plaquant des images des manuscrits sur un livre infographique en « 3D », qu’on explore du doigt sur de grandes surfaces tactiles, et en les augmentant de textes, d’images et de vidéos.

Des interfaces tactiles disposées au Muséum de Rouen, au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine et à la Bibliothèque Parment permettent l’accès à des livres DocExplore illustrant différents aspects de la construction de l’œuvre de Flaubert : ses liens à la musique, son travail avec les naturalistes rouennais et le Muséum ou l’influence de l’univers médical.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour découvrir le document visible au musée Flaubert :
http://www.docexplore.eu/flaubert/medecine/

Du côté de la réalité

Flaubert naît le 12 décembre 1821 à 4 heures du matin, dans l’aile Est de ce bâtiment. Son frère aîné, Achille, a déjà huit ans, et deux autres sont morts en bas âge.
La correspondance témoigne de l’image que Flaubert donne de ses origines :
« Je ne peux pas m’empêcher de garder une rancune éternelle à ceux qui m’ont mis au monde et qui m’y retiennent, ce qui est pire. » (à Louise Colet, 21 janvier 1847).

« Je suis né à l’hôpital (de Rouen – dont mon père était le chirurgien en chef ; il a laissé un nom illustre dans son art) et j’ai grandi au milieu de toutes les misères humaines – dont un mur me séparait. Tout enfant, j’ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j’ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n’aime point la vie et je n’ai point peur de la mort. » (à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857).

« Quels étranges souvenirs j’ai en ce genre ! L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois, avec ma sœur, n’avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus : les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là, revenaient, bourdonnaient ! […] Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui. » (à Louise Colet, 7 juillet 1853).


http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/lemot.php

Flaubert et la phrénologie

Le Musée Flaubert possède une collection qui témoigne de l’histoire de la médecine. Parmi les nombreux éléments qui la composent, une partie est consacrée à la phrénologie. À l’origine, ces objets se trouvaient au Muséum d’histoire naturelle et ils sont désormais en dépôt aux côtés d’autres pièces, des instruments chirurgicaux notamment.
En 1839, afin de présenter une théorie scientifique particulièrement à la mode, la phrénologie, Félix-Archimède Pouchet acquiert une collection de moulages de têtes en plâtre. Cette théorie développée par un médecin allemand, Franz Joseph Gall, établissait un lien étroit entre la forme du crâne et les facultés cognitives et morales de chaque individu. Si les Rouennais, notamment les naturalistes locaux, n’ont jamais été des phrénologues convaincus, ils ont tout de même laissé la collection phrénologique exposée au public jusqu’au début des années 1870. À l’époque de la rédaction de Bouvard et Pécuchet, la théorie est majoritairement rejetée en Europe, mais Flaubert transforme ses protagonistes en phrénologues amateurs dans son chapitre X consacré à l’éducation. Pour l’auteur, l’évocation de cette théorie est l’occasion de placer à nouveau ses deux personnages dans des situations cocasses révélatrices de leur naïveté et de dénoncer le danger de l’utilisation de concepts scientifiques mal maîtrisés.

Extraits du chapitre X de Bouvard et Pécuchet Bouvard et Pécuchet, Paris, Flammarion, 2011 :

« Mais avant d’instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On les devine par la phrénologie. Ils s’y plongèrent, puis voulurent en vérifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la bosse de la bienveillance, de l’imagination, de la vénération et celle de l’énergie amoureuse ; vulgo : érotisme.
On sentait sur les temporaux de Pécuchet, la philosophie et l’enthousiasme, joints à l’esprit de ruse.
Tels étaient leurs caractères.
Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l’un comme l’autre le penchant à l’amitié ; – et charmés de la découverte, ils s’embrassèrent avec attendrissement. » (p. 358)

« Un rêve magnifique les occupa. S’ils menaient à bien l’éducation de leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but de redresser l’intelligence, dompter les caractères, ennoblir le cœur. Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse.
Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres – et des gens les venaient consulter, afin qu’on leur dise leurs chances de fortune.
Il en défila de toutes les espèces : crânes en boule, en poire, en pain de sucre, de carrés, d’élevés, de resserrés, d’aplatis, avec des mâchoires de bœuf, des figures d’oiseau, des yeux de cochon. » (p. 361-362)

Documentation préparatoire à la rédaction de Bouvard et Pécuchet – notes de lecture
Cote g226 – vol. 2 – fo 196 – recto :
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_2_f_196__r____

 

Dossiers du Muséum d’histoire naturelle de Rouen


Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, FAP 20, notes de F.-A. Pouchet sur la phrénologie.

Sources

Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, FAP 20, notes de F.-A. Pouchet sur la phrénologie.

RENNEVILLE, Marc, Le Langage des crânes, une histoire de la phrénologie, Paris, Institution d’édition Sanofi-Synthélabo, 2000, p. 25.

VIMONT, Jean-Claude, « Phrénologie rouennaise : les collections retrouvées », Bulletin de la société libre d’émulation de la Seine-Maritime, 1994, p. 39 à 58.

Du côté de la fiction

Dans Madame Bovary

L’opération du pied-bot et portrait du Docteur Canivet (II, 11)


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=&org=3&zoom=50&seq=314

Les préparatifs de l’amputation


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=&org=3&zoom=50&seq=316

La mort d’Emma (III, 8)


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=&org=3&zoom=50&seq=463


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=&org=3&zoom=50&seq=464

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie.
Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il expliqua, même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.
– Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.
En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

– L’aveugle, s’écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.

http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/atelier/roman_final/bov-a.html


http://flaubert.univ-rouen.fr/derives/galerie.php?g=mb_fourie
Albert Fourié, Mort de Madame Bovary, 1883, Musée des Beaux-Arts de Rouen.