Flaubert dans la ville

6. Lycée Pierre Corneille

L’ESSENTIEL


Le regard contemporain des artistes

« Rencontres urbaines », Gaspard Lieb

Collages de dessins accompagnés de citations créant une exposition à même les murs.

« Têtes 2015 », Jennifer MacKay

Suspensions dans les arbres, 8 heures par tête (moulage, cerclage fil de fer, filage), 5 torchons lin et coton, 400 mètres de fil polyester rouge, 1500 mètres de fil de laine rouge.
Remerciements aux deux mains, au flegme et à la bonne humeur de Léonard Coustham, élève aux Beaux-Arts de Rouen en stage à l’atelier pendant la réalisation des « Têtes ».

« Flaubert sur les murs », Collectif NiceArt

Reverse graffitis, c’est-à-dire pochoirs dépolluants.

La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

Jusqu’à l’âge de dix ans, l’éducation du jeune Gustave est assurée dans sa famille. C’est au cours de l’année 1832 qu’il entre au Collège Royal, où il rencontre Louis Bouilhet, dont il ne deviendra l’ami qu’en 1846. Renvoyé après un chahut en décembre 1839, il prépare seul le baccalauréat qu’il obtient en août 1840.

Du côté de la fiction

Flaubert évoque dans un roman de jeunesse, Mémoires d’un fou, quelques souvenirs de ses années de pensionnat et Madame Bovary s’ouvre par l’arrivée dans une salle d’études du Collège de Rouen d’un nouvel élève, Charles Bovary, affublé d’une ridicule casquette.

EN SAVOIR PLUS


La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

Fondé en 1631, l’ancien Collège de Jésuites, aujourd’hui lycée Pierre Corneille, a conservé son architecture ancienne, sa cour d’honneur et sa chapelle. Si Pierre Corneille, né en 1606, n’a pas fréquenté cet établissement, d’autres écrivains y ont fait leurs études (Louis Bouilhet, Hector Malot, André Maurois). Maupassant y a obtenu son baccalauréat en 1869, après une seule année passée à Rouen et Flaubert y a suivi toutes ses classes secondaires, de son entrée en huitième en 1832 à son exclusion pour un chahut en classe de philosophie en décembre 1839.

Situé rue du Grand Maulévrier, l’établissement fut d’abord École centrale pendant la Révolution, puis Lycée sous l’Empire. Il devint Collège Royal sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. L’institution scolaire s’étendait sur un grand espace, car le Lycée impérial avait réuni dans son enceinte les locaux et propriétés de l’ancien Collège avec ceux du Séminaire Joyeuse. Son prospectus de l’an XII vantait ses « bâtiments magnifiques et judicieusement distribués, [ses] cours spacieuses, [ses] jardins agréables [et son] air salubre, [ses] promenades rapprochée ».

Armelle Sentilhes, « Le Prospectus du Lycée de Rouen », Lycées et Lycéens normands au XIXe siècle, documents réunis sous la direction de Jean-Pierre Chaline, Société de l’Histoire de Normandie, 2003, p. 10-11.

Flaubert au Collège royal de Rouen

Flaubert est entré au Collège Royal de Rouen comme pensionnaire, le 15 mai 1832, en classe de huitième et il y a suivi toute sa scolarité.
L’établissement avait gardé de l’Empire une discipline toute militaire et la vie au Collège était soumise à des règles strictes. On se levait au tambour, qui rythmait ensuite la journée, on portait l’uniforme, on mangeait en silence… Un rapport d’inspection écrit en 1835 par l’inspecteur général Naudet donne des précisions sur cette vie lycéenne :

« À cinq heures moins dix minutes, les maîtres étaient levés, le censeur et le sous-censeur faisaient leur ronde : au premier roulement de tambour, les 30 ou 40 élèves qui dormaient dans le dortoir où je me trouvais alors sont sortis de leurs lits et ont commencé à s’habiller ; je ne puis comparer la précision et l’uniformité de ce mouvement qu’à la manœuvre d’un régiment sous les armes. Cependant, le sous-censeur a noté deux ou trois retardataires arriérés de quelques secondes. Les élèves ont fait leur toilette en silence à la fontaine ; ils sont revenus à leurs lits en silence et sont restés la main appuyée sur le chevet. Puis, à un signal, ils se sont formés en rang ; le sous-censeur a passé la revue de propreté et l’on est descendu sans autre bruit que celui des pas. On n’a que vingt minutes à présent pour le lever ; autrefois on n’avait qu’une demi-heure et l’on ne s’arrachait du lit que cinq minutes avant le départ et il y avait des traîneurs. Cette métamorphose du Collège en moins d’un mois et l’aspect des élèves eux-mêmes m’ont persuadé que l’esprit de cette jeunesse est bon et qu’elle ne demande qu’à être bien gouvernée. »

Flaubert a vraisemblablement souffert de cette rigueur plus qu’un autre, lui qui étouffait d’être enfermé et supportait mal la promiscuité des dortoirs.

En 1830, l’instruction au Collège Royal de Rouen était remarquable et l’écrivain y a reçu une formation littéraire et historique de qualité. Il a été profondément marqué par deux professeurs exceptionnels : Adolphe Chéruel et Gourgaud-Dugazon.
Chéruel, professeur d’histoire de Gustave en classe de quatrième, était un disciple de Michelet. À 22 ans, jeune agrégé et déjà excellent pédagogue, « féru d’érudition » comme le note Spalikowski (Edmond Spalikowski, « Gustave Flaubert et Adolphe Chéruel », Bulletin de la Société libre d’Émulation, 1933, p. 85-90), il savait enthousiasmer ses élèves et faire partager ses passions, particulièrement son « culte » romantique « des vieilles pierres ». L’écolier admiratif écrivait à son ami Alfred Le Poittevin en 1846 : « Te rappelles-tu l’état où j’ai été pendant tout un hiver quand je venais le jeudi soir chez toi en sortant de chez Chéruel […] ». Pour ce professeur, le collégien s’est mis à écrire des nouvelles historiques, Deux mains sur une couronne, Un secret de Philippe le prudent, La Peste à Florence, etc. et ses nombreuses œuvres de jeunesse comprennent, ce que Jean Bruneau appelle un « cycle historique ».
Gourgaud-Dugazon était professeur de français. Avec lui, ses élèves étudiaient les œuvres les plus contemporaines, les nouvelles de Mérimée parues dans l’année, les romans, pièces de théâtre et poésies de Victor Hugo, les œuvres de Chateaubriand, les poètes romantiques. Ce professeur stimulait la curiosité de Gustave, lecteur enthousiaste et l’ouvrait aussi à la littérature classique et à la culture antique.
On garde trace de cette jeunesse romantique du collège dans la préface que Flaubert écrivit pour le recueil posthume de son ami Louis Bouilhet, Dernières Chansons :

« J’ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance, – expansions dernières du Romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d’Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu’un échange de lettres s’ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n’eut pas le beau rôle. Je me souviens d’un brave garçon, toujours affublé d’un bonnet rouge ; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican ; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd El Kader. Mais on n’était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste ; les pensums finis, la littérature commençait ; et on se crevait les yeux à lire aux dortoirs des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony ; on faisait plus : par dégoût de l’existence, Bar*** se cassa la tête d’un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d’éloges certainement ! mais quelle haine de toute platitude ! quels élans vers la grandeur ! quel respect des maîtres ! comme on admirait Victor Hugo !

Gustave Flaubert, Pour Louis Bouilhet, édition par Alan Raitt, University of Exeter Press, 1994, p. 24.

Pendant ces années de collège Flaubert a composé des œuvres très variées. On sait qu’il a depuis l’enfance une passion pour l’écriture. Écrire était pour lui « une question de vie ou de mort », comme on le voit dans une lettre à son professeur Gourgaud-Dugazon.

Actuellement deux volumes de « La Pléiade » contiennent les textes de Flaubert écrits avant Madame Bovary et que l’écrivain n’a pas publiés. Ils rassemblent des œuvres historiques, « philosophiques », des contes fantastiques, mystiques et des textes d’inspiration autobiographique.

Flaubert a également participé avec ses amis Alfred Le Poittevin, Émile Hamard au journal Le Colibri, qui a publié deux textes de lui.

Dans ses résultats, l’élève Flaubert s’est parfois distingué des autres, notamment en histoire, où il a obtenu un premier prix et en philosophie :

« Je suis le premier en philosophie. M. Mallet a rendu hommage à mes dispositions pour les idées morales. Quelle dérision ! À moi, la palme de la philosophie, de la morale, du raisonnement, des bons principes ! Ah ! Ah ! Paillasse ! Vous vous êtes fait un beau manteau de papier avec des grandes phrases plates sans coutures. »

Quant aux amitiés de collège, Flaubert est resté lié avec plusieurs amis, dont Ernest Chevalier, Alfred Nion, Charles d’Arcet. Son grand ami, Alfred Le Poittevin, de cinq ans son aîné, est mort très jeune. Louis Bouilhet, rencontré au lycée, n’est devenu son intime qu’en 1846.
Ses inimitiés ont été parfois violentes, et la correspondance garde mémoire de son différend avec un répétiteur du Collège, Girbal. Le remplacement de M. Mallet, professeur de philosophie par un suppléant inexpérimenté donna lieu à un chahut important. Comme il avait refusé de faire la punition imposée, Flaubert fut exclu du Collège en décembre 1839 et c’est en candidat libre qu’il a réussi son bac en août 1840.

Du côté de la fiction

Les Mémoires d’un fou, écrits en 1838, contiennent des pages sur la vie de collégien :

« Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractai de bonne heure une profonde aversion pour les hommes − cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société − celle des hommes. […] J’y fus froissé dans tous mes goûts − dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie solitaire. […] J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J’avais l’humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous.
Je me vois encore assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d’avenir, […] tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins et que mes camarades me regardaient en ricanant. »

Madame Bovary s’ouvre par un souvenir du collège :

« Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études :
− Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.
Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d’études fut obligé de l’avertir, pour qu’il se mît avec nous dans les rangs.
Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c’était là le genre.
Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eut osé s’y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.
− Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
− Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d’esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux. »