Flaubert dans la ville

7. Muséum d’histoire naturelle et quartier Beauvoisine

L’ESSENTIEL

Le regard contemporain des artistes

« Flaubert en ses couleurs », Hastaire

Loulou le Perroquet, impression sur bâche, infographie retouchée à la peinture, tendue par des filins accrochés aux grilles. Dimensions : 260 x 260 cm.

« Flaubert sur les murs », Collectif NiceArt

Reverse graffitis, c’est-à-dire pochoirs dépolluants et pochoirs en couleur.

« Rencontres urbaines », Gaspard Lieb

Collages de dessins accompagnés de citations créant une exposition à même les murs de l’ancienne faculté de médecine dans le jardin du Muséum d’histoire naturelle qui fut administré par Félix-Archimède Pouchet.

Autre exposition

« Parcours Génétique », exposition préparée par Bénédicte Percheron

Du 17 avril au 31 août 2015 au Muséum d’histoire naturelle.

La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

Flaubert entretient des liens étroits avec la famille Pouchet. Qu’il s’agisse de l’amazone empaillé pour le perroquet Loulou d’Un cœur simple, ou de livres de géologie pour Bouvard et Pécuchet, il empruntera à plusieurs reprises des éléments au Muséum d’histoire naturelle.

Du côté de la fiction

C’est à l’Hôtel de la Croix rouge, sur la place Beauvoisine, que Léon et Emma se rencontrent chaque jeudi. L’arrivée de la jeune femme à Rouen, par la côte de Neufchâtel, donne lieu à une célèbre description panoramique de la ville (Madame Bovary, III, 5).

EN SAVOIR PLUS

DocExplore : un accès différent aux manuscrits de Flaubert
Les manuscrits originaux de Flaubert sont conservés dans les fonds anciens de la bibliothèque municipale de Rouen, précieusement mis à l’abri de l’air et de la lumière. Leur numérisation a permis de les rapprocher du public, et DocExplore, le logiciel libre développé à l’Université de Rouen, en permet un accès remarquable et spectaculaire, en plaquant des images des manuscrits sur un livre infographique en « 3D », qu’on explore du doigt sur de grandes surfaces tactiles, et en les augmentant de textes, d’images et de vidéos.

Des interfaces tactiles disposées au Muséum de Rouen, au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine et à la Bibliothèque Parment permettent l’accès à des livres DocExplore illustrant différents aspects de la construction de l’œuvre de Flaubert : ses liens à la musique, son travail avec les naturalistes rouennais et le Muséum ou l’influence de l’univers médical.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour découvrir le document visible au Muséum :
http://www.docexplore.eu/flaubert/museum/

Du côté de la réalité et du côté de la fiction

Les collections du Muséum d’histoire naturelle de Rouen et l’œuvre de Flaubert

Pour l’aider dans la rédaction de plusieurs de ces romans, le Muséum d’histoire naturelle de Rouen prête à Gustave Flaubert quelques spécimens. Pour le conte Un cœur simple, l’écrivain emprunte auprès de Georges Pennetier, le 15 juillet 1876, un perroquet « Amazone à front bleu » qu’il restitue un mois plus tard. Selon la notice inscrite sous le perchoir de l’oiseau, Flaubert a posé l’oiseau sur sa table de travail pendant la rédaction de la nouvelle (voir la lettre à Léonie Brainne du 28 juillet 1876, Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, p. 86). L’incertitude porte sur l’identification du spécimen de perroquet, étant donné que le Muséum en conserve plus d’une centaine. C’est d’ailleurs le sujet du roman de Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert [1984] (Paris, Stock, 2000). Pour décrire le comportement de Loulou, le perroquet de Félicité, Flaubert demande au muséum plusieurs livres d’histoire naturelle consacrés aux oiseaux, dont un de Chenu et un autre de Brehu, ainsi qu’un volume du naturaliste spécialiste des oiseaux, Alcide d’Orbigny. Il emprunte également le livre intitulé Éléments de géologie, pour la rédaction de Bouvard et Pécuchet, qu’il a mise entre parenthèses pendant qu’il écrit Trois contes. De façon plus générale, le muséum rouennais a une collection particulièrement riche, ce qui a permis à l’écrivain de pouvoir accéder facilement à de nombreux spécimens en visitant les galeries de l’institution.

Extraits

Extrait 1 : Trois Contes, Un cœur simple, préf. M. Tournier, Paris, Gallimard, 1973, p. 48-49.

Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu et sa gorge dorée.
Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.
Elle entreprit de l’instruire ; bientôt il répéta : « Charmant garçon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! » Il était placé auprès de la porte, et plusieurs s’étonnaient qu’il ne répondît pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s’appellent Jacquot. On le comparait à une dinde, à une bûche : autant de coups de poignard pour Félicité ! Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu’on le regardait !
Néanmoins il recherchait la compagnie ; car le dimanche, pendant que ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et de nouveaux habitués : Onfroy l’apothicaire, M. Varin et le capitaine Mathieu, faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes, et se démenait si furieusement qu’il était impossible de s’entendre.
La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu’il l’apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l’écho les répétait, les voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi ; et, pour n’être pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière puis entrait par la porte du jardin ; et les regards qu’il envoyait à l’oiseau manquaient de tendresse.
Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude, s’étant permis d’enfoncer la tête dans sa corbeille ; et depuis lors il tâchait toujours de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui tordre le col, bien qu’il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses bras, et ses gros favoris. Au contraire ! il avait plutôt du penchant pour le perroquet, jusqu’à vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Félicité, que ces manières effrayaient, le plaça dans la cuisine. Sa chaînette fut retirée, et il circulait dans la maison.
Quand il descendait l’escalier, il appuyait sur les marches la courbe de son bec, levait la patte droite, puis la gauche ; et elle avait peur qu’une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Il devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C’était sous sa langue une épaisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le guérit, en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul un jour, eut l’imprudence de lui souffler aux narines la fumée d’un cigare ; une autre fois que Mme Lormeau l’agaçait du bout de son ombrelle, il en happa la virole ; enfin, il se perdit.

Extrait 2 : Trois Contes, Un cœur simple, préf. M. Tournier, Paris, Gallimard, 1973, p. 53.

Enfin, il arriva, – et splendide, droit sur une branche d’arbre, qui se vissait dans un socle d’acajou, une patte en l’air, la tête oblique, et mordant une noix, que l’empailleur par amour du grandiose avait dorée. […]
Au moyen d’une planchette, Loulou fut établi sur un corps de cheminée qui avançait dans l’appartement. Chaque matin, en s’éveillant, elle l’apercevait à la clarté de l’aube, et se rappelait alors les jours disparus, et d’insignifiantes actions jusqu’en leurs moindres détails, sans douleur, pleine de tranquillité.

Correspondance

À Madame Roger des Genettes, Croisset, 19 juin 1876 :

« […] L’Histoire d’Un cœur simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler et, en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit. Cela n’est nullement ironique comme vous le supposez, mais au contraire très sérieux et très triste. Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant une moi-même. Hélas ! Oui, l’autre samedi, à l’enterrement de George Sand, j’ai éclaté en sanglots, en embrassant la petite Aurore, puis en voyant le cercueil de ma vieille amie. […] »

http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/outils/1876.htm

Bouvard et Pécuchet

Chapitre 3 :
Brouillons, vol. 3, folio 384 v.
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7514

Documents

Photographie du registre de sortie du perroquet.


Figure 1 : registre des sorties, Muséum d’histoire naturelle de Rouen.

Yvan Leclerc a pu consulter une lettre inédite de Flaubert au docteur Pennetier, 17 [août 1876], qui nous donne des indications sur la date de retour du perroquet :
« J’ai fait remettre aujourd’hui au Muséum, le perroquet et les livres que vous m’aviez prêtés. – Merci de l’un et des autres. »

Loulou


Perroquet « Amazone à front bleu » appartenant au Muséum d’histoire naturelle de Rouen ayant été emprunté par Gustave Flaubert pour la rédaction du conte Un cœur simple. Notice sous le perchoir. Spécimen actuellement en dépôt au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine (photographies B. Percheron)
Photographie de la galerie de géologie


Figure 2 : Salle Pouchet : collections des mammifères et de géologie, ca. 1900.
Photographie : Georges Pennetier, Le Muséum de Rouen en 1900, Rouen, Lecerf, 1900.


Figure 3 : galerie de paléontologie, salle de l’époque secondaire.
Photographie : Georges Pennetier, Le Muséum de Rouen en 1900, Rouen, Lecerf, 1900, planche V.

Les naturalistes rouennais : conseillers scientifiques de Gustave Flaubert

La fréquentation des naturalistes rouennais a nourri, de façon directe ou indirecte, l’œuvre de Gustave Flaubert. Les cours d’histoire naturelle de Félix-Archimède Pouchet, qu’il suit au Collège royal, lui ont apporté des notions dans ce domaine, tout en suscitant chez lui un véritable intérêt pour cette discipline. Pour Salammbô, Flaubert s’est tourné vers Georges Pouchet, le fils de Félix-Archimède. Il s’inquiète de la réalité de quelques détails zoologiques Elle tient par ailleurs une place importante dans son roman encyclopédique Bouvard et Pécuchet. Avec Georges Pouchet et Georges Pennetier, le second directeur du muséum, il noue de solides amitiés. Les deux hommes deviennent des conseillers scientifiques de l’écrivain. La correspondance, lacunaire, de ces personnalités, dévoilent ces relations à la fois amicales et professionnelles. Si la correspondance dit beaucoup sur la rédaction, il faut savoir qu’en 1875, alors que l’écrivain travaille à la rédaction du roman, il séjourne à Concarneau et il fréquente le vivier-laboratoire dirigé par Georges Pouchet. Georges Pennetier est également le compagnon de vacances de l’écrivain.

Extraits de Salammbô

– Bruit des sauterelles (p. 397)

https://books.google.fr/books?id=6Pw9AAAAcAAJ&printsec=frontcover&dq=flaubert+salammb%C3%B4&hl=fr&sa=X&ei=WriZVLqHBoziat2IgugL&ved=0CCgQ6AEwAQ#v=onepage&q=cigale&f=false

Extrait 1 (reproduction document)

Lettre du 27 septembre ? 1862, Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, t. III, p. 249.
Transcription de l’autographe

1862

Paris,
boul. du temple 42
samedi

Mon cher ami

Il faut que vous me rendiez le petit service suivant – Je donne le 1er bon à tirer de Salammbô dans huit jours & je suis présentement dans tout le feu des ultimes corrections.
Or je découvre dans mon œuvre des sottises sans nombre. Quant à celles qui sont de votre compétence spéciale, éclairez moi sur les points suivants.
1o peut-on dire la corne de en parlant du pied des cerfs ? Je crois que non le mot corne ne
          pas
devant par s’appliquer qut aux animaux qui ont le pied fendu
                                                                                     quel est le mot propre ?
2o « mandibules des sauterelles » c’est cigales, n’est-ce pas ? Ce sont les cigales qui font du br avec leur bec un bruit aigre et strident.
              dire
3o peut-on que l’on entend le bruit des tarentules nichées aux parties sèches de la voute. L’action des dites tarentules se passe dans les citernes de Carthage. Un ami m’a fait cet l’objection que les tarentules sont des araignées mais c’était bien des tarentules que j’entendais la nuit dans le temple de Karnac.
Répondez moi sur tout cela avec la netteté qui vous caractérise. Que devenez-vous ? où êtes-vous et la thèse ? etc etc ! amitiés à votre père.
Je vous serre la dextre tendrement
Gve Flaubert



Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, GPO 27, lettre de G. Flaubert adressée à G. Pouchet, s. d.

 

Un extrait de Bouvard et Pécuchet

Manuscrit : brouillon, vol. 10, folio 227 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9176&mot=botanique&action=M

Extrait 2

À sa nièce Caroline.

Paris, [24 ou 25 mars 1875].
Mon Loulou,

[…]
Vendredi, à 1 heure, j’aurai la visite du Moscove, et samedi Georges Pouchet viendra dîner chez moi. J’ai à l’interroger sur la médecine. […] »

Portraits

Georges Pouchet


Portrait de Georges Pouchet
(Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, GPO 1, documents sur G. Pouchet).

Georges Pennetier


Portrait de Georges Pennetier en 1970
(Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, PEN 14, fonds G. Pennetier).

Flaubert, le Muséum d’histoire naturelle de Rouen et l’évolution

Paru en 1859 en Angleterre, l’ouvrage de Charles Darwin, L’Origine des espèces, qui pose le principe de l’évolution par voie de sélection naturelle, n’a été traduit en France qu’en 1862. En revenant sur le principe de la fixité des espèces alors officiellement admis, il provoque un véritable scandale scientifique et religieux. Rejetée massivement en France par la majorité des naturalistes, l’évolution trouve de fervents défenseurs à Rouen. Georges Pennetier, le second directeur du Muséum d’histoire naturelle, soutient la théorie devant les naturalistes locaux dès 1865, puis il la présente au grand public en 1870. S’il est difficile d’établir l’influence de Pennetier sur Flaubert, on peut toutefois remarquer que l’écrivain semble avoir été rapidement convaincu par cette théorie. Pour la préparation de Bouvard et Pécuchet, il lit La Descendance de l’homme de Charles Darwin et l’Histoire de la création des êtres organisés d’Ernst Haeckel. Il affirme : « De deux choses l’une pourtant : ou l’Évolution ou le Miracle. Il faut choisir. » Il refuse ainsi fermement le créationnisme.

Correspondance

Lettre de Flaubert à George Sand du 3 juillet 1874 :

« Je viens de lire la Création naturelle de Haeckel. Joli bouquin, joli bouquin ! Le Darwinisme m’y semble plus clairement exposé que dans les livres de Darwin, même. »