Flaubert dans la ville

9. Esplanade Marcel Duchamp

L’ESSENTIEL

Le regard des artistes contemporains

« Jamais de leçon de piano », Damien Dauge

Panneau

La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

Jadis passait ici la rue de la Renelle-des-Maroquiniers, du nom d’un ruisseau qui servait aux tanneurs. Elle a été détruite pour le percement des actuelles rues Jeanne d’Arc et Jean Lecanuet et l’implantation du square Verdrel, dans un grand chantier d’urbanisme débuté en 1860. D’après le cadastre napoléonien, la numérotation de cette rue célèbre du centre de Rouen s’arrêtait au 67.

Du côté de la fiction

L’adresse était pourtant la plus précise que l’on puisse trouver dans Madame Bovary : la professeur de piano d’Emma, Mlle Lempereur, habite au n74 de la rue de la Renelle-des-Maroquiniers (III, ch. 5). Cette adresse est un véritable leurre puisqu’Emma ne prendra pas une seule leçon : à l’insu de Charles, son mari, elle profite du prétexte des leçons de piano à Rouen pour passer du bon temps en compagnie de son deuxième amant, Léon. En d’autres termes, voici donc le lieu précis où ne s’est pas trouvée, dans une rue disparue, la maison d’une professeur de piano fictive qui n’a jamais donné la moindre leçon à Emma Bovary.

EN SAVOIR PLUS

Les leçons de piano d’Emma

C’est à proximité de la fontaine actuelle que l’on peut localiser l’ancien no 74 de la rue de la Renelle-des-Maroquiniers où Emma n’a jamais pris de leçon de piano avec Mlle Lempereur.
Cela aurait pu être un nouveau lieu de mémoire pour les lecteurs de Flaubert désireux de remonter sur les traces d’Emma Bovary, si nombreuses dans la région. Mieux, l’adresse est même la plus précise que l’on puisse trouver dans le roman, puisqu’elle comporte l’unique mention d’un numéro, dans une rue à l’existence avérée, au cœur de sa ville de Rouen que Flaubert ne cherche pas à déguiser. C’est Charles Bovary qui s’enquiert de l’adresse du professeur de piano de son épouse : « Il demanda, dans un café, l’Annuaire ; et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, no 74. »
Néanmoins, le pauvre Charles comprendra bien trop tard que sa mauvaise oreille lui avait fait entendre d’illusoires progrès « considérables » lorsque sa femme « lui jouait des valses, après dîner ». Emma profitait en effet du prétexte des leçons de piano à Rouen pour passer du bon temps en compagnie de son deuxième amant, Léon. Mlle Lempereur n’était pas tout à fait innocente dans l’affaire puisqu’à la mort de la jeune femme, elle « réclama six mois de leçons, bien qu’Emma n’en eût jamais pris une seule (malgré cette facture acquittée qu’elle avait fait voir à Bovary) : c’était une convention entre elles deux […] ».
Mais Emma n’est pas seule capable de supercherie. Il n’y a jamais eu, d’après le cadastre napoléonien établi dans la première moitié du xixe siècle de n74 dans cette rue célèbre du centre de Rouen. La numérotation s’arrêtait au 67, alors que Flaubert a hésité, sur ces brouillons, avec les nos 95 ou 72. Voulait-il empêcher quelque badaud de déranger les habitants, bien réels, du domicile fictif de son personnage, et de prendre ainsi la littérature pour un document ?
Pour finir, cette rue n’existe plus. Elle a été détruite pour le percement des actuelles rues Jeanne d’Arc et Jean Lecanuet à partir de 1860, soit quatre ans après la parution du roman. Mais le projet de ce grand chantier d’urbanisme en plein centre-ville devait remonter au début des années 1850, comme certains plans de l’époque en attestent. Dans une ultime mystification, Flaubert se serait-il amusé à donner cette adresse si précise tout en sachant que la rue, bientôt, serait rayée de la carte ?
Voici, quoi qu’il en soit, le lieu précis où ne s’est jamais dressée, dans une rue disparue, la maison d’un professeur de piano fictif, qui n’a jamais donné la moindre leçon à Emma Bovary.

Plan de Rouen en 1856


http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530278811
Bibliothèque nationale de France

http:/www.archivesdepartementales76.net/rechercher/archives-en-ligne/plans-du-cadastre/
Archives départementales de Seine-Maritime
Cadastre napoléonien. 3P3_3662, section H ou 8, 3e feuille

Plan de Rouen en 2015


© Google


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Extraits de Madame Bovary

(III, 5)

Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait des crèmes à la pistache et jouait des valses après dîner. Il se trouvait donc le plus fortuné des mortels, et Emma vivait sans inquiétude, lorsqu’un soir, tout à coup :
‒ C’est mademoiselle Lempereur, n’est-ce pas, qui te donne des leçons ?
‒ Oui.
‒ Eh bien, je l’ai vue tantôt, reprit Charles, chez madame Liégeard. Je lui ai parlé de toi; elle ne te connaît pas.
Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d’un air naturel :
‒ Ah! sans doute, elle aura oublié mon nom ?
‒ Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieurs demoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano ?
‒ C’est possible !
Puis, vivement :
‒ J’ai pourtant ses reçus, tiens ! Regarde.
Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, confondit les papiers et finit si bien par perdre la tête, que Charles l’engagea fort à ne point se donner tant de mal pour ces misérables quittances.
‒ Oh ! je les trouverai, dit-elle.
En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses bottes dans le cabinet noir où l’on serrait ses habits, sentit une feuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit et lut :
« Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitures, la somme de soixante-cinq francs. FELICIE LEMPEREUR, professeur de musique. »
‒ Comment diable est-ce dans mes bottes ?
‒ Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux carton aux factures, qui est sur le bord de la planche.
À partir de ce moment, son existence ne fut plus qu’un assemblage de mensonges, où elle enveloppait son amour comme dans des voiles, pour le cacher.


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&org=3&seq=411

(III, 5)

Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait la tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa maman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justin était parti au hasard sur la route. M. Homais en avait quitté sa pharmacie.
[…]
Où est-elle donc ?
Une idée lui vint. Il demanda, dans un café, l’Annuaire; et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, no 74.
Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l’autre bout; il se jeta sur elle plutôt qu’il ne l’embrassa, en s’écriant :
‒ Qui t’a retenue hier ?
‒ J’ai été malade.
‒ Et de quoi ?… Où ?… Comment ?…
Elle se passa la main sur le front, et répondit :
‒ Chez mademoiselle Lempereur.
‒ J’en étais sûr ! J’y allais.
‒ Oh ! ce n’est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortir tout à l’heure; mais, à l’avenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas libre, tu comprends, si je sais que le moindre retard te bouleverse ainsi.
C’était une manière de permission qu’elle se donnait de ne point se gêner dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout à son aise, largement. Lorsque l’envie la prenait de voir Léon, elle partait sous n’importe quel prétexte, et, comme il ne l’attendait pas ce jour-là, elle allait le chercher à son étude.


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&org=3&seq=417

 


Eau forte de Michel Ciry pour l’édition de Madame Bovary, Paris, J. Porson, 1947, p. 361.

(III, 11)

Les affaires d’argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux excitant de nouveau son ami Vinçart, et Charles s’engagea pour des sommes exorbitantes; car jamais il ne voulut consentir à laisser vendre le moindre des meubles qui lui avaient appartenu. Sa mère en fut exaspérée. Il s’indigna plus fort qu’elle. Il avait changé tout à fait. Elle abandonna la maison.
Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempereur réclama six mois de leçons, bien qu’Emma n’en eût jamais pris une seule (malgré cette facture acquittée qu’elle avait fait voir à Bovary) : c’était une convention entre elles deux ; le loueur de livres réclama trois ans d’abonnement ; la mère Rolet réclama le port d’une vingtaine de lettres; et, comme Charles demandait des explications, elle eut la délicatesse de répondre :
‒ Ah ! je ne sais rien ! c’était pour ses affaires.
À chaque dette qu’il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en survenait d’autres, continuellement.


http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&org=3&seq=478

Damien Dauge