Flaubert dans la ville

L’origine du projet

Cette idée est née d’une triple expérience : celle d’une rouennaise, qui traverse la ville quotidiennement sans parfois prêter attention à ses richesses ; celle de l’enseignante, qui sait combien la transmission du patrimoine littéraire est parfois problématique et, celle du chercheur, dont les analyses portent notamment sur le dialogue entre les différentes disciplines artistiques et qui a eu l’honneur de participer aux activités du Centre Flaubert : les membres de ce dernier mènent depuis de longues années un travail rigoureux pour rendre accessibles à tous des contenus scientifiques exceptionnels.

Flaubert à la rencontre des habitants de Rouen

L’histoire de Rouen est inscrite dans l’expérience quotidienne de ses rues et sur ses murs. Les activités industrielles et portuaires, passées et présentes, se mêlent à des symboles prestigieux : par exemple, sur les restes du bûcher de Jeanne d’Arc s’est édifiée une église dont l’architecture moderne évoque un drakkar. Nombreux sont les artistes comme Corneille, Boieldieu ou Duchamp, de dimension internationale, dont on vient chercher la trace prestigieuse à Rouen. Les collectivités ont su préserver et valoriser les sites qui leur sont dédiés. Les touristes peuvent ainsi voyager dans le passé patrimonial, en découvrant les lieux de mémoire littéraires et artistiques.

De multiples sources d’inspiration

La rencontre entre l’imaginaire flaubertien et l’espace urbain offre de multiples possibilités. Qu’il s’agisse des œuvres littéraires (Madame Bovary, Trois contes, La Tentation de saint Antoine) ou des données biographiques (accessibles notamment grâce à la correspondance), les lieux potentiels ne manquent pas :
 
Exemple 1 : la rue Eau-de-Robec dans Madame Bovary

© Eugène Balan, Rue Eau-de-Robec

Première partie, chapitre 1 :
« Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l’Eau de Robec, chez un teinturier de sa connaissance. […] Dans les beaux soirs d’été, à l’heure où les rues tièdes sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l’air. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu’il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hêtraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui.

Madame Bovary, Paris, Lévy, 1857, rééd. Rouen, Alinéa, Point de vues, E. Brunet, 2007, p. 45-46.

Pourquoi ne pas mettre en scène Charles à sa fenêtre ou le glorieux passé textile de cette rue ?
 

Exemple 2 : Le thème de la censure autour du palais de justice

© Plafond de la salle des audiences solennelles, Palais de justice de Rouen

Le procès de Madame Bovary pour « offenses à la morale publique et à la religion » marquera le XIXe siècle. Flaubert est acquitté, mais blâmé. Voici des extraits des attendus du jugement, détaillant les reproches adressés au roman :

« Attendu que Laurent-Pichat, Gustave Flaubert et Pillet sont inculpés d’avoir commis les délits d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ; le premier, comme auteur, en publiant dans le recueil périodique intitulé La Revue de Paris, dont il est directeur gérant, et dans les numéros des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre, 1er et 15 décembre 1856, un roman intitulé Madame Bovary, Gustave Flaubert et Pillet, comme complices, l’un en fournissant le manuscrit, et l’autre en imprimant ledit roman […]
« Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément présentent effectivement soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités ;
« Attendu que les mêmes observations peuvent s’appliquer justement à d’autres passages non définis par l’ordonnance de renvoi et qui, au premier abord, semblent présenter l’exposition de théories qui ne seraient pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions, qui sont la base de la société, qu’au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte ;
« Attendu qu’à ces divers titres l’ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d’orner et de récréer l’esprit en élevant l’intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d’imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société. »

La cour du palais de justice peut ménager un espace pour des installations interrogeant les rapports parfois problématiques entre l’art et la morale.

Autres idées d’inspiration

- La Cathédrale : Madame Bovary (le rendez-vous d’Emma et de Léon), La Légende de saint Julien L’Hospitalier (Flaubert s’est inspiré de l’un des vitraux (voir www.rouen-histoire.com), Hérodias (voir la danse de Salomé, figurée sur le tympan gauche du portail de la Cathédrale).
- Le Théâtre des Arts : dans Madame Bovary, Charles emmène Emma à une représentation de Lucie de Lamermoor de Donizetti.
- La Place Beauvoisine : Léon et Emma, devenus amants, se retrouvent à l’Hôtel de la Croix-Rouge.
- Le lycée Pierre Corneille
- Thème autour du cadavre, de l’autopsie et de la mort d’Emma au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine : (voir www3.chu-rouen.fr/Internet/connaitreCHU/culture/museeflaubert/)
- Exploitation du buste de Louis Bouilhet devant la bibliothèque municipale.
- La maison de Croisset
- Les perroquets du Musée d’histoire naturelle et de la maison de Croisset.

Le projet « Flaubert dans la ville » se propose de rendre visible le lien qui unit le patrimoine culturel à son environnement. Aux lieux de mémoire s’ajoutera un parcours visuel dans la ville elle-même. Les promenades dans la ville d’aujourd’hui se doublent de balades imaginaires comme celles que l’on peut faire à la lecture de Madame Bovary, en suivant Emma dans ses déambulations rouennaises, ou en lisant La Légende de saint Julien l’Hospitalier, liée à un vitrail de la Cathédrale. Le lecteur est ainsi renvoyé de la réalité au livre, et de sa représentation esthétique à la consistance des choses. Entre les mots de Flaubert et la matérialité de la ville, des images, des inscriptions viendront raviver les souvenirs de lecture du public en lui faisant redécouvrir l’univers riche et complexe de l’écrivain.

Un autre visage de Flaubert

Il s’agit également de montrer un autre visage de l’auteur et de mettre au jour l’actualité de sa réflexion. L’image de « l’ermite de Croisset », enfermé dans son cabinet de travail comme dans une tour d’ivoire, n’est que partiellement exacte : Flaubert a aussi été en prise et aux prises avec la réalité de son temps : c’est pour rendre hommage à l’écrivain impliqué dans son époque que notre projet souhaite le faire sortir « dans la rue ». La lecture de la correspondance, des romans, peut donner lieu à une transposition visuelle susceptible de manifester la pensée profondément ironique, anti-bourgeoise et plus largement la révolte de Flaubert contre la bêtise humaine. Cette révolte l’a conduit devant le tribunal pour outrage à la morale publique et religieuse, et à la création du « Garçon », un personnage rabelaisien, un brin potache et profondément polémique, imaginé par le jeune Gustave et ses amis.

Du texte à l’image : le patrimoine urbain réveillé par les œuvres contemporaines

Passer par la médiation de l’image a pour but de rafraîchir la portée critique des textes flaubertiens. Synthétique et percutante, l’image peut former une passerelle efficace entre le texte et le public. De fait, les formes d’art urbain s’imposent au regard du promeneur, le surprennent et stimulent sa réflexion.
Faire vivre un auteur dont les œuvres et les discours conservent toute leur actualité en l’inscrivant visuellement dans sa ville natale, c’est plus largement susciter une réflexion sur la place de l’art dans la société actuelle. Les œuvres plastiques et picturales contemporaines ouvrent un espace d’expression et de réflexion autour de ces questions centrales.

De la pérennité du patrimoine flaubertien à l’installation éphémère des artistes contemporains : une culture commune

L’ambition de cette manifestation est également de rendre accessible à chacun un patrimoine culturel commun en le confrontant à son époque. Il s’agit de mettre en regard la pérennité des monuments à l’actualité des interventions artistiques contemporaines mais également de soumettre cette comparaison aux réactions du public et aux affres du temps. L’essentiel est que « Flaubert dans la ville » suscite dialogue et échange dans un contexte qui les rend plus que jamais nécessaires.

De l’image artistique aux technologies numériques : Flaubert interactif

Reliant passé et présent, culture patrimoniale et culture contemporaine, « Flaubert dans la ville » ménage une large place aux technologies actuelles. Il s’agit d’un projet moderne qui associe la culture aux outils numériques afin de toucher des publics très différents, de compléter la visite, et de permettre aux visiteurs d’aller plus loin dans la découverte de l’histoire et du patrimoine rouennais et normand.
Des QR Codes pour en savoir plus : Parce que comprendre la pertinence entre Flaubert, le lieu visité et les œuvres contemporaines exposées n’est pas toujours évident, « Flaubert dans la ville » propose un dispositif numérique innovant permettant d’en savoir plus. Ainsi, tout au long des parcours artistiques, les visiteurs munis de smartphones auront la possibilité d’accéder immédiatement à des documents numériques et interactifs grâce à des QR Codes et à un site dédié : flaubert-danslaville.univ-rouen.fr.

Intérêt scientifique

Les recherches qui sous-tendent ce projet portent sur le dialogue intersémiotique entre les différentes disciplines artistiques en tant qu’il est vecteur émotionnel. En effet, il s’agit d’analyser les modalités de réception et de transformation des textes. « Flaubert dans la ville » propose une configuration spécifique pour l’étude des phénomènes de réécriture de manière empirique. Dans Le Laocoon, Lessing distinguait les arts de l’espace, les arts visuels, et les arts du temps, les arts textuels. On sait combien l’époque moderne a dépassé ces catégories pour faire dialoguer les différentes disciplines artistiques entre elles. On pourra analyser l’importance de l’intermédialité dans le processus de réception des textes. C’est pour cette raison que « Flaubert dans la ville » comporte trois volets : scientifique, artistique et patrimonial, numérique.

Sandra Glatigny