Flaubert dans la ville

12. Le Pavillon de Croisset, à Canteleu

L’ESSENTIEL

Le regard contemporain des artistes

« Flaubert en ses couleurs », Hastaire

Portrait de Flaubert, impression sur bâche, infographie retouchée à la peinture. Dimensions : 130 cm x 220 cm.

La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

En 1844, les Flaubert s’installent dans une propriété située au bord de la Seine. C’est une résidence secondaire pour la famille qui passe ses hivers à Rouen. Après ses crises nerveuses de 1844 et les deuils de 1846, Croisset devient pour Flaubert un lieu d’écriture privilégié, celui de l’épreuve du « gueuloir ». Dans une lettre à Madame Brenne, du 8 juillet 1876, il écrit : « Je vois assez régulièrement se lever l’aurore (comme présentement), car je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène ! ». Il y vit avec sa mère qui meurt en 1872. La demeure est alors léguée à la nièce Caroline ; l’écrivain y conserve sa chambre et son cabinet de travail. À la mort de Flaubert, Caroline et son époux, ruinés par une faillite, revendent le domaine. La grande maison est rasée. Seul subsiste un petit pavillon de jardin, devenu depuis un musée.

EN SAVOIR PLUS

Du côté de la réalité

En 1844, le père de Flaubert décide de quitter leur demeure de Déville-lès-Rouen, pour aller vivre à Croisset, avec sa famille. Située au bord de la Seine, c’est une ancienne propriété des Moines. Maupassant a évoqué avec admiration cette maison dans un article de Gil Blas, en novembre 1890 :

« Toute blanche, datant du XVIIe siècle, séparée de la Seine par un gazon et par un chemin de halage, elle regardait la magnifique vallée normande qui va de Rouen au port du Havre. Les grands navires, remorqués lentement vers la ville et vus des fenêtres du cabinet de travail de Flaubert, semblaient passer dans le jardin. »

Résidence secondaire pour la famille qui passe ses hivers à Rouen, Flaubert, qui a abandonné ses études de droit à Paris, y viendra d’abord y passer l’été :

« Je reste donc seul avec mon père et ma mère, à Croisset l’été, dans ma chambre à Rouen l’hiver ; dans ma chambre ! Seulement, à Croisset, j’ai mon canot et le jardin, et puis je suis plus loin des Rouennais qui, quelque peu que je les fréquente, me pèsent aux épaules d’une façon dont les compatriotes sont seuls capables. Je vais donc me remettre, comme par le passé, à lire, à écrire, à rêvasser, à fumer. »

« Lettre à Ernest Chevalier du 15 juin 1845 », Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, t. I, p. 238.


Propriété de Croisset, imaginée par Thomsen, 1937.
Pavillon de Croisset. Photo : Service audiovisuel, Faculté des Lettres, Université de Rouen.


http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80

En 1851, il s’y installe définitivement, avec sa mère veuve et sa nièce, Caroline. La maison familiale de Croisset n’a jamais été utilisée comme une source d’inspiration pour planter un décor dans le monde fictif des œuvres flaubertiennes. Ce n’est pas surprenant si l’on considère que ce lieu est, pour l’auteur, un refuge comme le cabinet de Hauteville House l’était pour Victor Hugo. « L’ermite de Croisset » se complaisait à se retirer du monde, pour s’y plonger seul avec sa plume d’oie. Il confiait, dans une correspondance datée du 15 juin 1845, à son ami Ernest Chevalier, que Croisset était pour lui : « Encore dans mon antre, encore dans ma solitude ! À force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien. »

http://flaubert.univrouen.fr/correspondance/conard/outils/1845.htm

Flaubert y a sa chambre, et bientôt son cabinet de travail, au premier étage, dans l’angle le plus à l’ouest de la maison : une vaste pièce avec cinq fenêtres donnant sur la Seine (ou sur la mer Morte, selon les besoins de l’imagination de l’auteur au travail) et sur le jardin.

Le cabinet de travail

Le bureau de l’écrivain dans cette maison ne se trouvait pas dans le pavillon que l’on peut visiter aujourd’hui mais au premier étage de la maison disparue. « C’était une vaste pièce, éclairée par cinq fenêtres, dont trois donnent sur le jardin et deux sur le fleuve. Une bibliothèque aux rayons bourrés de livres. Ça et là, des portraits d’amis. Un fauteuil à dossier haut, un divan pour la sieste et la rêverie et une table en chêne avec des feuillets épars, son encrier crapaud, et son assortissent de plumes d’oie, car le maître de céans méprise les plumes d’acier. » Flaubert lui-même a très peu décrit son repaire, tant dans sa Correspondance que dans ses Carnets, insistant juste assez sur la nécessité d’avoir cet endroit à soi pour travailler en toute quiétude. Ici, il rêve d’ailleurs ; ailleurs, il rêve de cet ici normand. En Égypte, sur le Nil, il note, en février 1850 :

« Là-bas sur un fleuve moins antique j’ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n’y suis pas. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid – et les morceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter aux rives durcies.
Les vaches sont à l’étable – les paillassons sur les espaliers – la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.
J’ai laissé la longue terrasse bordée de tilleuls Louis XIV où l’été je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines déjà on verra leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges, puis viendront les primevères qui sont jaunes, vertes, iris – elles garnissent l’herbe des cours – O primevères, mes petites, ne perdez pas vos graines, que je vous revoie à l’autre printemps.
J’ai laissé le grand mur tapissé de roses avec le pavillon au bord de l’eau – une touffe de chèvrefeuille passe en dehors sur le balcon de fer – à 1 heure du matin en juillet par clair de lune il fait bon voir venir pêcher les caluyots. »

Voyage en Égypte, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Grasset, 1991, p. 138-139.

(http://flaubert.univ-rouen.fr/biographie/croisset.pdf)

On possède une description minutieuse du cabinet de travail, dans le Journal des Goncourt du 29 octobre 1863 :

« …Nous roulons en fiacre jusqu’à Croisset, une jolie habitation à la façade Louis XVI, posée au bas d’une montée sur le bord de la Seine, qui semble ici le bout d’un lac et qui a un peu de la vague de la mer.
Nous voilà dans ce cabinet de travail obstiné et sans trêve, qui a vu tant de labeur et d’où sont sortis Madame Bovary et Salammbô.
Deux fenêtres donnent sur la Seine et laissent voir l’eau et les bateaux qui passent ; trois fenêtres s’ouvrent sur le jardin, où une superbe charmille semble étayer la colline qui monte derrière la maison. Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés derrière ces dernières fenêtres, se relient à la grande bibliothèque, qui fait tout le fond fermé de la pièce. En face la vue du jardin, sur des boiseries blanches, une cheminée qui porte une pendule paternelle en marbre jaune, avec buste d’Hippocrate en bronze. À côté, une mauvaise aquarelle, le portrait d’une petite Anglaise, langoureuse et maladive, qu’a connue Flaubert à Paris. Puis des dessus de boites à dessins indiens, encadrés comme des aquarelles, et l’eau-forte de Callot, une Tentation de Saint Antoine, qui sont là, comme les images du talent du maître.
Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève, sur une gaine carrée peinte en bronze, le buste en marbre blanc de sa sœur morte, par Pradier, avec deux grandes anglaises, figure pure et ferme qui semble une figure grecque retrouvée dans un keepsake. À côté, un divan-lit, fait d’un matelas recouvert d’une étoffe turque et chargée de coussins. Au milieu de la pièce, auprès d’une table portant une cassette de l’Inde à dessins coloriés, sur laquelle une idole dorée, est la table de travail, une grande table ronde à tapis vert, où l’écrivain prend l’encre à un encrier qui est un crapaud.
Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grosses fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Et ça et là, sur la cheminée, sur les tables, sur les tablettes des bibliothèques, accrochées à des bras, appliquées contre le mur, un bric-à-brac de choses d’Orient : des amulettes avec la patine verte de l’Égypte, des flèches, des armes, des instruments de musique, le banc de bois sur lequel les peuplades d’Afrique dorment, coupent leur viande, s’asseyent, des plats de cuivre, des colliers de verre et deux pieds de momie, arrachés par lui aux grottes de Samoûn et mettant au milieu des brochures leur bronze florentin et la vie figée de leurs muscles. »

Extrait du Journal de Jules et Edmond Goncourt, 29 octobre 1863.


Cabinet de Flaubert à Croisset, par Caroline Commanville.
Catalogue de la vente Drouot, 18-19 novembre 1931.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80


Cabinet de Flaubert à Croisset, par Alphonse Lecomte.
René Dumesnil, Flaubert, documents iconographiques, Vésenaz-Genève, P. Cailler, 1948.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80


Cabinet de Flaubert à Croisset, par Georges Rochegrosse, 1874.
Pavillon de Croisset. Photo : Service audiovisuel, Faculté des Lettres, Université de Rouen.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80


Cabinet de Flaubert à Croisset (détail), par Caroline Commanville.
Caroline Commanville, Souvenirs sur Gustave Flaubert, Paris, Ferroud, 1895.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80


La Seine, vue de la maison de Flaubert, par Georges Rochegrosse, 1874.
Pavillon de Croisset. Photo : Service audiovisuel, Faculté des Lettres, Université de Rouen.


Gustave Flaubert à Croisset.
Coll. BM de Rouen. Photo : Th. Ascencio-Parvy (Est., atlas 43, carton 1, chemise 11, pièce 11).

Lieu de travail, la maison de Croisset fut également le lieu de l’amitié partagée avec ses amis écrivains. Parmi les hôtes de Croisset, il y avait George Sand, Maupassant et Zola y vint aussi.
Tourguéniev y faisait de courtes apparitions, surtout à l’anniversaire de la naissance de son ami. Flaubert, lorsqu’il était à Paris, avait en outre son petit cénacle du dimanche, composé de Zola, des frères Goncourt, Alphonse Daudet, Maupassant, Huysmans, Céard, Georges Pouchet, et quelques autres. Tous vinrent régulièrement le voir à Croisset sans oublier ses amis Louis Bouilhet et Maxime Du Camp.

Dans les anciens bulletins de l’Association des Amis de Flaubert et Maupassant, on peut lire des témoignages de ses habitudes de vie comme dans cet article de l’année 1952, « Gustave Flaubert à Croisset », bulletin no 3, p. 13 :

« Il se mettait à la besogne dès neuf ou dix heures du matin, se levait pour déjeuner, puis reprenait aussitôt son labeur. Il dormait souvent une heure ou deux l’après-midi ; mais il veillait jusqu’à trois ou quatre heures du matin, accomplissant alors le meilleur de sa besogne dans le silence calme de la nuit, dans le recueillement du grand appartement tranquille à peine éclairé par les deux lampes couvertes d’un abat-jour vert. Les mariniers, sur la rivière, se servaient comme d’un phare des fenêtres de « Monsieur Gustave ».
Il s’était fait dans le pays une sorte de légende autour de lui, on le regardait comme un brave homme, un peu toqué, mais dont les costumes singuliers effaraient les yeux et les esprits.
Cette légende s’était étendue jusqu’à Rouen, et à chaque escale des bateaux à Croisset, les passagers se montraient à travers la baie ouverte dans le jardin, par des barreaux, ce grand gaulois à moustaches épaisses et tombantes, revêtu l’été de sa houppelande d’étoffe légère rayée qui, les mains dans son large pantalon serré à la taille par une cordelière les examinait de son côté, avec une curiosité narquoise. Il avait remarqué plusieurs dimanches de suite, vers dix heures du matin, une famille composée du père, de la mère, de deux petits garçons, qui, assis sur le parapet, le contemplaient comme un phénomène. Il me les avait montrés et j’avais reconnu un ancien confiseur de la rue Grand-Pont ; et comme Flaubert se montrait intrigué de cette persistance, j’avais imaginé de lui dire qu’il était un but de promenade, une récréation.
Dans la semaine, quand un des enfants se montrait indiscipliné, la mère lui disait :
« Si tu n’es pas sage, on ne te mènera pas voir dimanche Monsieur Flaubert ». Cette explication l’avait fort amusé et il l’avait écrite à quelques-uns de ses amis. »

http://www.amis-flaubert-maupassant.fr/article-bulletins/003_013/

L’invasion prussienne oblige un temps Flaubert et sa mère à quitter Croisset pour retrouver Rouen, le temps d’un hiver. À leur retour, l’écrivain retrouve son domaine intact. Les Prussiens n’ont causé aucun dommage :

Lettre à George Sand, 29 avril 1871, Croisset :
« Non, les Prussiens n’ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes ; mais, en somme, ils n’ont pas fait de mal. Quant à mon cabinet, il a été respecté. J’avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l’abri mes volumineuses notes sur Saint Antoine. J’ai retrouvé tout cela intact. »

Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, t. IV, p. 313.


Vue de Croisset, par Caroline Commanville.
La Vie Moderne, no 4, 24 janvier 1880, p. 51. Introduction au Château des cœurs.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80


Pavillon de Croisset, vu du quai, par Caroline Commanville.
Caroline Commanville, Souvenirs sur Gustave Flaubert, Paris, Ferroud, 1895.
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/galerie.php?g=croisset_av80

Malgré les difficultés financières des héritiers, il y habitera jusqu’à sa mort, en 1880. En effet, la propriété de Croisset appartenait, depuis 1872, à Caroline, épouse Commanville, à qui sa grand-mère, Madame Flaubert l’avait léguée à sa mort, à la condition que Gustave y ait un endroit pour dormir et travailler, ce qui fut respecté. George Sand, l’ami de l’écrivain, lui avait proposé en 1872, d’acheter Croisset, tout en lui laissant la jouissance, pour l’aider à sortir d’une passe difficile. Touché par cette marque d’amitié, il refusera son aide.

Le devenir de la maison de Croisset

Flaubert meurt à Croisset, le 8 mai 1880, en plein travail sur les dernières pages de Bouvard et Pécuchet.
Peu après, le domaine de Croisset est vendu par les Commanville, et la grande maison est immédiatement détruite. On dit qu’elle se dégradait, qu’il aurait fallu beaucoup d’argent pour l’entretenir. Les Commanville n’avaient pas les fonds nécessaires, et la vente permettait d’éponger bien des dettes.
On a beaucoup glosé sur le devenir de cette maison d’artiste : une usine à pétrole (signe d’un progrès industriel que Flaubert détestait) ; une distillerie d’alcool (à part quelques grogs, on ne lui connaissait aucun penchant pour les boissons fortes) ; une fabrique de papier (ironie du sort…)
En 1904, à l’initiative de Jean Revel, bientôt soutenu par des proches de Flaubert (Lapierre, Heredia, Caroline Commanville…), une souscription est ouverte pour racheter le Pavillon et le transformer en musée. Celui-ci fut inauguré le 17 juin 1906, en même temps qu’était fondé « le Comité des Amis de Flaubert » (aujourd’hui « Association des Amis de Flaubert et de Maupassant », dont le siège social s’est déplacé de Croisset à l’Hôtel des Sociétés savantes, 190, rue Beauvoisine). Le Musée Flaubert des bords de Seine est aujourd’hui rattaché à la Bibliothèque municipale de Rouen.
Du Croisset de Flaubert, il ne reste rien que les dessins et les gravures d’alors, et les évocations de ceux qui l’auront connu, souvenirs émus, plus ou moins réels, qui font les légendes des écrivains : ici un tulipier que Sand admirait, là une allée de tilleuls, déjà évoquée, où se découpent les longues silhouettes de Flaubert et de Tourguéniev, promeneurs occasionnels, plus haut un cabinet d’écriture éclairé encore tard dans la nuit et qui servait de phare aux nautoniers remontant le fleuve…
Et un Pavillon…

http://flaubert.univ-rouen.fr/biographie/croisset.pdf

Des visites du pavillon sont organisées par l’office du tourisme de Rouen. On peut y voir quelques feuilles manuscrites et quelques objets ayant appartenu à Flaubert comme un encrier, quelques plumes ou des pipes. Cet endroit est reconnu comme un monument historique depuis le 18 avril 1914.
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Visite du pavillon

https://webtv.univ-rouen.fr/permalink/v12515a537d293s01s0a/