Flaubert dans la ville

8. Fontaine et buste de Louis Bouilhet

L’ESSENTIEL

Le regard des artistes contemporains

« Ellipse », David Jouin

Œuvre vidéo autour du geste d’écriture et de sa déconstruction : projection d’un film mettant en scène des mains de personnes âgées tentant d’écrire un texte flaubertien dont les lettres deviennent illisibles.
Visible de 21h à 3h.

« Flaubert en ses couleurs », Hastaire

L’Encrier Crapaud, infographie retouchée à la peinture, installée dans la vitrine du Musée des Beaux-Arts, à gauche de la fontaine. Dimensions : 115 x 175 cm.

La pérennité du patrimoine flaubertien

Du côté de la réalité

Condisciple de Gustave au Collège Royal puis élève médecin du père, Bouilhet fut l’ami le plus cher de l’écrivain. Né en 1821, Louis Bouilhet fut poète et dramaturge, avec quelques succès en son temps. Avant de vivre de sa plume, il travailla à Rouen comme répétiteur pour les candidats bacheliers dans deux pensions. Il logea rue des Bons-Enfants, puis rue Beauvoisine, au 132 et plus tard au 131. Nommé conservateur de la Bibliothèque municipale en 1867, il s’installe à Rouen, où il mourut le 18 juillet 1869. Peu après son décès, Flaubert lança une souscription pour élever un monument à sa mémoire. Révolté par l’attitude des élus, il adressa à la municipalité une lettre publique tonitruante en janvier 1872. La fontaine n’a été inaugurée qu’en 1882, après la mort de Flaubert.
Les manuscrits de Madame Bovary sont conservés dans cette Bibliothèque.

EN SAVOIR PLUS

Du côté de la réalité

Il faut distinguer, parmi les amis de Flaubert, les intimes comme Ernest Chevalier, Alfred le Poittevin, Maxime Du Camp ; ceux qui vinrent à lui par communauté d’idées et de talent comme Théophile Gautier ; enfin ceux qui se lièrent par admiration comme Émile Zola. Louis Bouilhet fut des premiers.

Biographie de Louis Bouilhet, « L’ami de Flaubert »

Louis-Hyacinthe Bouilhet est né à Cany (Seine-Inférieure, aujourd’hui Seine-Maritime), le 27 mai 1822. Son père était médecin des armées de l’Empire. Après de brillantes études classiques au collège de Rouen, il entreprit des études de médecine et eut comme professeur le père de Gustave Flaubert. Il sera l’ami de celui-ci durant toute sa vie mais aussi sa « conscience critique ». D’après Maxime Du Camp, c’est lui qui aurait inspiré à Flaubert Madame Bovary, dont l’action serait tirée d’un fait divers local.
Il abandonna rapidement la médecine pour se consacrer aux lettres. Il fut répétiteur de grec et de latin, puis conservateur de la bibliothèque de Rouen. Son premier succès, Melaenis, fut publié dans la Revue de Paris en 1851. Véritable retour à l’antique, cette poésie a pour cadre une Rome de la décadence.
Il était plus connu, plus estimé que Flaubert par ses contemporains. Le 4 novembre 1856, quand on joua Madame de Montarcy à l’Odéon, une députation de Rouennais vint en grande cérémonie y assister.
Pendant des années, Bouilhet vint tous les lundis à Croisset où Flaubert l’attendait pour lui lire ce qu’il venait d’écrire. Les deux hommes se ressemblaient physiquement et certains auteurs voulurent voir en Louis un frère de Gustave. À force de voir et de penser ensemble, leur ressemblance physique se compléta d’une ressemblance morale avec le même amour de la littérature. Il y eut influence réciproque du poète sur le romancier et du romancier sur le poète par les conseils de leur amitié, par la communauté de leurs principes littéraires et même par une tendance quasi inconsciente à se modeler l’un sur l’autre. Bouilhet déclara à Flaubert après la lecture de la Tentation de Saint-Antoine qu’il « fa[llait] jeter cela au feu et n’en plus parler ». Flaubert ne brûla pas son œuvre, il publia des extraits puis la reprit quelques années plus tard.
Dans Les Fossiles, Bouilhet s’affirme comme un puissant virtuose du monde antédiluvien en évoquant le tableau de la terre et de l’homme préhistorique. Dans Festons et Astragales (1859) et dans Dernières chansons (1872), il compose des poèmes justes et précis à l’esthétique recherchée. Louis Bouilhet peut être considéré comme l’un des précurseurs du Parnasse, ce mouvement qui, dès le milieu du XIXe siècle, autour de Leconte de Lisle, rejette le romantisme et notamment ses engagements politiques et ses effusions subjectives. Louis Bouilhet a toujours été soucieux de la pureté de la forme, voire de la perfection, que sa formation classique lui avait donnée. Il fut le partisan d’une « poésie objective et impersonnelle ». Louis Bouilhet est aussi l’auteur de pièces de théâtre à succès, telles que Madame de Montarcy, Hélène Peyron, La Conjuration d’Amboise
Il meurt à Rouen le 18 juillet 1869.

L’amitié de Flaubert pour son ami peut se mesurer dans les lettres qu’il écrit au moment où il le perd :
« C’est pour moi une perte irréparable, j’ai enterré avant-hier ma conscience littéraire, mon cerveau, ma boussole. […] En perdant mon pauvre Bouilhet, j’ai perdu mon accoucheur littéraire, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m’a laissé un vide dont je m’aperçois chaque jour davantage. […] Je suis poursuivi par son fantôme que je retrouve derrière chaque buisson du jardin, sur le divan de mon cabinet de travail et jusque dans mes vêtements, dans mes robes de chambre qu’il mettait… »
(Voir notamment à ce sujet les lettres adressées à différents destinataires du 22 juillet au 6 août 1969, Correspondance, IV, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 68-80.)
http://www.amis-flaubert-maupassant.fr/article-bulletins/035_008/

Gustave Flaubert voua à Bouilhet une amitié posthume qu’il a cherchée à matérialiser à Rouen sous la forme d’un monument particulier, une fontaine d’utilité publique ornée d’un buste.
Il fut révolté par l’attitude des élus, qui refusaient d’accorder un emplacement dans la ville pour élever un monument à la mémoire de Louis Bouilhet. Il adressa à la municipalité une lettre publique tonitruante en janvier 1872. La lettre devait paraître dans le journal de Lapierre, Le Nouvelliste de Rouen, et faire l’objet d’une édition séparée en brochure, imprimée par Lapierre, mais éditée par Michel Lévy. Découvrant le contenu de la lettre, Lapierre refusa de la publier dans Le Nouvelliste ; aussi parut-elle dans le journal parisien Le Temps, le 24 janvier 1872. Lapierre imprima cependant la brochure qu’il avait promise, sous le titre Lettre de M. Gustave Flaubert à la Municipalité de Rouen au sujet d’un vote concernant Louis Bouilhet.
Voir le texte intégral de la lettre adressée à la municipalité de Rouen, écrite par Flaubert le 24 janvier 1872 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/oeuvres/lettre_municipalite_rouen.pdf
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k224890j.zoom.r=Flaubert.f3.langFR

La fontaine n’a été inaugurée qu’en 1882, après la mort de Flaubert.

Du côté de la fiction

Gustave Flaubert rend hommage à son ami Louis Bouilhet en lui dédiant son œuvre majeure : Madame Bovary, en 1857. Sous l’envoi à Marie-Antoine-Jules Senard, membre du barreau de Paris, ex-président de l’Assemblée nationale et ancien Ministre de l’Intérieur, daté du 12 avril 1857, on trouve la simple adresse :

« À LOUIS BOUILHET ».
http://www.bovary.fr/folio_visu.php?mode=sequence&folio=2302&org=1&zoom=50&seq=478&ppl=3

Bernadette Cassany